Voyage en Cargo

¿ Hablas Español ?

Ya no ya :

littéralement « oui, non, oui ». Ce qui veut dire « fini de rigoler , on arrête là. » L’équivalent sud-américain des indiens qui, pour dire « oui » hochent la tête de droite à gauche.


Lire d'autres expressions »

Où il est question de six journées au rythme des hamacs qui se balancent, d’une micro-société qui naît, et d’un cargo qui grince. De Pucallpa à Iquitos.

 

Iquitos, la porte d’entrée de l’Amazonie péruvienne, est une ville-île posée au cœur de fleuves immenses. Pour goûter à son charme insulaire, deux choix: à peine deux heures d’avion depuis Lima ou un voyage épique à bord d’un monstre de fer. De Pucallpa à Iquitos, on remonte le fleuve en cargo et s’acclimate au rythme de la selva : celui du hamac qui se balance. L’hiver, quand le Rio est en crue, on peut rejoindre Iquitos en 3 ou 4 jours. Au mois d’Août comptez six jours de traversée.

Il en est des cargos comme des vieilles coquettes. Peint de blanc, orange et vert, un Superman graffé sous la cabine du capitaine, de loin le Henry I a belle prestance. Quand vous le découvrez la première fois, sous le soleil de plomb du port de Pucallpa, il a l’air ravi d’un ogre débordant d’appétit. Pendant des jours, il se gonfle et engloutit des tonnes de marchandises. Boissons, frigos, matelas, meubles, motos, régimes de bananes par kilos, presque autant de poulets, une avalanche de pneus… La cargaison défile, fragile pyramide amarrée au front des hommes qui le nourrissent sans relâche.

Enfin repu, c’est une autre procession qui débute : celle des passagers. On peut réserver et louer une cabine privée avec douche et toilettes, il y en a une dizaine sur chaque cargo qu’on réserve et paie en avance. Tous les autres grimpent à bord, hamac sous le bras, trouvent deux barres de fer accueillantes, tendent les cordes, nouent : leur maison, pour le temps de la traversée. Les cordes des hamacs se rapprochent jusqu’à s’entremêler. Quand il n’y a plus de place au centre, on colonise les côtés et les bords de fenêtre. Déjà quelques soupirs et quelques contorsions. La forêt de hamacs est dressée. Au fil des arrêts elle perdra quelques branches pour en récupérer le double à l’escale suivante. Cette forêt là est prolifique, dense et inextricable. Les enfants courent, se cachent, explorent. Les adultes se résignent, s’accommodent, luttent pour quelques centimètres et finissent par cohabiter.

 

Au moment du départ pas de sifflets ou de bras qui s’agitent, juste le ronronnement du moteur et le sillon de fumée noire qui nous accompagnera pendant six jours. On est déjà à son bord quand le Henry I révèle sa vraie nature: le monstre de fer grince et résonne sous les pas. La peinture s’écaille. Les pneus entreposés dans les coursives se transforment en fauteuils de fortune. Ni fards ni bonnes manières qui tiennent : le Henry I vous tient dans ses flancs. Il faudra faire corps avec lui.

Imperturbable, le cargo ronronne le long du Rio Ucayali et du Puynahua et remonte de villages en villages. Quand il ne peut accoster, on grimpe à son bord depuis une pirogue et le prend d’assaut. Sur la berge, trois enfants se savonnent, indifférents, une volée de marches en terre, quelques maisons en bois des communautés. Pour eux, le ferry est le seul moyen de communication. Et sa venue attire sur les berges l’ensemble du village venu récupérer les marchandises commandées, vendre à la volée des cigarettes, des poissons frits et de la yucca, ou simplement étancher un peu de leur curiosité.

 

La nuit, les corps se heurtent, les visages se frôlent, les odeurs se mêlent. On se tourne et retourne sans fin dans son hamac. On grimpe sur le pont supérieur pour saisir une volée d’étoiles. On laisse couler les heures. Dès que le jour se lève, les gamins courent, les cafards rampent dans l’aube naissante et le regard accompagne, de chaque côté du fleuve, des kilomètres de berges de sable blanc et une jungle plane et vierge. Vers 8 heures des coups sur les tuyaux depuis l’étage du dessous achèvent le réveil collectif : le repas est servi.

 

Le premier étage héberge, à chaque bout, les deux institutions du cargo : la bodega, petite boutique de première nécessité, et la cuisine. Quand sonne le rappel commence une lente procession. Trois fois par jour, gamelle à la main, la foule se met en ligne pour un menu qui ne variera pas : quaker (flocons d’avoine) ou riz au lait le matin accompagné de pain; riz, flageolets, viande en sauce le midi; soupe de poulet le soir… A chaque arrêt les quelques vendeurs ambulants sont pris d’assaut et leurs « juane » (riz, poulet et légumes dans une feuille de bananier) avocats, pastèques, glaces engloutis par des passagers avides de briser la monotonie.

 

Les hamacs se balancent inlassablement. Les heures s’emmêlent. Alors on regarde et observe ce Pérou loin des montagnes de la Cordillère et de ses paysans en bonnets et ponchos. Le Pérou de la Jungle. Ici les corps s’arrondissent, les cheveux frisent, les yeux se brident, les démarches chaloupent. L’Altiplano est sec, froid, mordant. La Selva souple, chaude, suave. Elle vous souffle son air moite au creux du cou, ralentit vos mouvements, vous assomme de son soleil.

 

Au fil des heures et des jours, le Henry I prend des allures de Tour de Babel. Les regards sont d’abord curieux puis les discussions naissent. Comme deux voisins de palier qui, à force de se croiser, font connaissance. On se retrouve à faire sa lessive sous les minuscules lavabos à côté d’une famille au complet qui range sa vaisselle. On se brosse les dents au coude à coude. On s’assied autour de la grande table en bois, à côté d’une sœur qui bénit son repas, d’un vénézuelien qui voyage perroquet à l’épaule, d’artisans qui confectionnent leurs bijourx. Une micro-société de deux étages est née. On se salue, se fait des petits signes, découvre de nouvelles têtes, pépient sur les voisins quand ils ont le dos tourné. Le soir venu, le soleil pare le fleuve de raies pourpres. Quelques musiciens improvisent un air de fortune. Quelques badauds viennent écouter. Les curieux se multiplient, les corps se détendent et on se met à danser sur le pont sous la lune et la brise fraîche.

 

Parfois le regard s’échappe et se laisse envoûter par le Rio immense qui suit son lit : placide, majestueux, indifférent. Le voyage prend des allures de méditation. Les yeux se posent sur une cabane en bois au bord du fleuve, seule à des kilomètres : le centre du monde pour quelqu’un. Et toujours vous sauve de l’engourdissement un moment de pure magie : un coucher de soleil rosé, un arc en ciel en proue du bateau, des dauphins gris rosés qui paradent, les regards curieux de Custodio et Waldemar, deux cousins de 12 ans qui vont seuls jusqu’au prochain port vendre la pêche de leurs pères.

Le dernier jour vous prend par surprise. Oscillant dans votre hamac, vous ne les comptiez plus. Comme si la vie allait suivre pour toujours ce rythme imperturbable. Aujourd’hui, tout est différent. La fièvre s’est emparée de l’embarcation : l’appel de la terre ferme.

On secoue les hamacs avant de les replier. On passe enfin le balai. Les minuscules glaces au-dessus des lavabos sont prises d’assaut : femmes et jeunes filles se maquillent, se font les ongles, et se parent de leur plus belle tenue restée sagement au fond d’un sac. Les cheveux d’ébène des petites sont peignés et coiffés de nœuds roses. Les routards se replongent dans leurs guides, s’échangent adresses et conseils.

Le port est en vue, les voix s’élèvent, la passerelle se pose, la foule se presse. Encore alangui, on laisse derrière soi le monstre, assoupi pour un temps. Et l’impression d’avoir pendant six jours, au fil des fleuves millénaires, échapper au monde : un songe précieux qu’on gardera partout avec soi.