Une nuit sur l’île de Taquile

¿ Hablas Español ?

A full :

d’arrache pied. On l’utilise chaque fois que, même si on voulait, on ne pourrait pas faire plus. Ou pour s’en persuader. Comme dans « trabajar a full », « travailler d’arrache pied ».


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Où il est question des Fils du soleil, d’ombres qui dansent et d’Eulalia, 15 ans, qui m’explique ce qu’est la télévision.

 

Taquile est l’un de ces lieux où le temps n’a pas de prise. Immuable.

Pour atteindre les hauteurs de cette île qui culmine à 4000 mètres au dessus des eaux placides de l’éternel lac Titicaca, il faut gravir 567 marches de pierres. Au sommet, un monde de traditions héritées de l’Inca et respectées par une communauté qui partage et se partage tout. Chaque repas, chaque nuit, chaque bonnet (« chullo ») tissé a un prix fixe, celui établi par la communauté. Les décisions sont collégiales et les élus, reconnaissables à leur chullo polychrome, alternent.

Ici, ont subsisté les trois règles d’or de l’Empire inca : « ama suya », « ama quella », « ama llullia » : « ne pas voler », « ne pas mentir » et « ne pas être fainéant ».  On parle quechua. Les femmes filent, écheveaux de laine à la main, et les hommes tricotent, aiguilles habiles qui filent entre les doigts. Le soleil frappe le jour et le froid glace la nuit. Des chemins de pierre et de galets relient les vallées. Les pieds sont rois, pas de voitures, pas de motos. Le regard prolonge à l’infini les eaux lisses du Titicaca qui miroitent sous le soleil. Les arcs de pierre millénaires se dressent impassibles. 

 

Ce que le voyageur vient chercher tournant et retournant dans sa bouche les saveurs mystiques et millénaires du mot « Pérou », Taquile en est l’essence. Les habitants ne prêtent au touriste qu’un regard distrait. Il suffit à l’observateur discret d’une journée pour se laisser emporter pas les plus étranges chorégraphies.

Acte 1. Un conseil municipal a lieu chaque dimanche sur la Place des Armes. Il faut attendre la fin de la messe: les femmes et leurs voiles noirs d’un côté, les hommes et leurs bonnets à la ceinture de l’autre. Quand la foule se dissipe, quelques bras costauds sortent les bancs de l’église pour les installer au centre de la Place. Les autorités de chaque communauté arrivent peu à peu, se saluent et s’assoient, côte à côte, immobiles. En face, à même le sol, un groupe de femmes. Silence absolu, soleil de plomb.

Pendant plus d’une heure, les feuilles de coca parlent à la place des hommes. Sur la table face aux hommes et sur le sol face des femmes deux tissus remplis de feuilles de coca sont ouverts. La procession débute. Les hommes reçoivent la coca dans une besace qu’ils nouent à leur taille, les femmes dans leur châle. Jamais de la main à la main, c’est une offense. On mastique, on chique, les retardataires font valoir leur droit. La coca se reçoit, s’échange. Les poignées glissent d’une besace à l’autre. On mastique, on chique. Les gestes sont lents et précis. Les discours ne débuteront qu’une fois le rituel accompli. Quand les hommes auront réglé leurs comptes.

Acte 2. Sur les hauteurs de l’Ile se dispute un tournoi de volley. Les grandes jupes colorées des filles virevoltent alors qu’elles tendent les bras pour être à la réception du ballon. La balle est faute. Les deux équipes partent dans de grands rires. Ce n’est pas l’important. Engagement: le ballet des couleurs reprend.

Acte 3. La nuit est tombée, le conseil est terminé, les bancs sont rangés, le froid souffle. Dans le noir total, à la lueur des quelques étoiles, 200 ombres dansent. D’immenses enceintes ont pour aujourd’hui remplacer les faibles lampadaires. L’île est en fête. Les garçons et leurs chemises blanches de chaque côté, les filles et leurs jupes colorées au milieu. On saute sur les côtés, on virevolte, on tourne, les jupes s’envolent, les cris ponctuent la fin d’un mouvement et on reprend. En ce mois d’avril, l’île rend hommage à la déesse terre, la Pachamama pour qu’elle bénisse les récoltes. Pour ne pas faiblir, les hommes partagent la « cana », de l’alcool de sucre de canne à 80°C. Les ombres se mêlent, s’enivrent, tournent à nouveau.

Acte 4. Autour d’un poêle à bois, Eulalia, 15 ans, et Sonia, sa belle-mère de 21 ans, se présentent. Elles seront mes hôtes pour ce soir. Les touristes aussi sont une richesse communautaire qu’on partage et chacun ouvre sa maison à tour de rôle. Les deux filles s’agitent autour du poêle, le bois crépite, la soupe frémit. Où est leur homme ? Devant la télévision et Bruce Lee. Devant ma mine déconfite, Eulalia dessine de ses doigts un rectangle : « la télévision, tu connais? ».

 

Sur l’île mystique des Fils du Soleil, au creux même du Titicaca où sont nés les Dieux Incas, on file, on tisse, on chique, on virevolte, on danse et Bruce Lee a sa place.

Sur l’île mystique des Fils du Soleil, Eulalia, 15 ans, confie qu’elle rêve d’être professeur ou médecin, elle est fille unique, une rareté ici.

Sur l’île mystique des Fils du Soleil, Eulalie, 15 ans, ne rejoindra ni les ombres qui dansent, ni Bruce Lee, mais l’église du village où elle chante son amour de Dieu.

Sur l’île mystique des Fils du Soleil, rien ne suit la logique qu’on voudrait lui imposer. Taquile est l’un de ces moments où un voyage prend sens. Un de ces moments où l’on se laisse ravir, dérouter et punir quand on imagine que la modernité n’y a pas laissé son empreinte. Un de ces lieux où l’on repart un peu plus riche, un peu plus sage.