Les Incas valent bien un pèlerinage

¿ Hablas Español ?

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« Entendu » ou « c’est tout ». Pour confirmer que vous avez bien compris l’heure d’un rendez-vous, le plan prévu. Ou pour couper court comme un « emballé, c’est pesé ». Inutile de gamberger.


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Où il est question d’une grève qui paralyse le pays, de douze heures à pied sur les routes et du bout du chemin qui n’est jamais loin.

 

La France ne détient pas le monopole des grèves massives. En Amérique du Sud, elles prennent la forme d’élans solidaires ou désespérés pour faire entendre sa voix et respecter ses droits. Ce 22 juin sur les routes qui mènent à Cusco, l’ex capitale inca, des paysans, dépossédés de leur terre, bloquent tout, interdisant aux les voitures ou bus de passer et aux travailleurs de se rendre sur leur lieu de travail. Chaque année le 24 juin des milliers de pèlerins, péruviens ou touristes, rejoignent Cusco pour l’Inti Raymi, la fête du soleil inca. Une reproduction des cérémonies de l’époque est jouée dans les ruines de la forteresse de Sacsayhuamán, au milieu des arènes et en public. Les jours précédents la cérémonie, on vient de partout.

Cette fois aucun car ne passe. Tous les accès sont bloqués. Les paysans montent des piquets, déversent des pierres, se postent à chaque point pour contrôler les passages et attendent. Attendent que leur président, Alan Garcia, haï dans les campagnes de la Sierra, plus en grâce avec les habitants de la Côte ou de Lima, les entende. Ils l’accusent de vouloir céder une partie des terres cultivées, l’exploitation et la gestion de l’eau à des entreprises extérieures privées. Un paysan sans terres, ça ne sert plus à rien. Un paysan sans terres c’est prêt à tout. Je les croise, à cinq heures du matin dans le froid mordant, autour des feux qu’ils ont allumés pour veiller et être au chaud, les prunelles noires de détermination. On échange quelques mots. Ils expliquent. J’écoute. Et je passe. Mon histoire à moi est bien plus légère.

Elle commence au terminal de Puno, la veille vers 22h. Peu au fait des actualités sociales et économiques, je viens acheter un billet pour rejoindre Cusco. La demoiselle préposée au bus minimise et parle de « quelques perturbations ». J’hésite à prendre mon ticket, repartir plus au sud et emprunter une autre route. « Là aussi les perturbations sévissent. Toutes les routes d’accès sont bloquées, mais, assure-t-elle, des taxis attendent les passagers au pied du bus et assurent la liaison sans problèmes. D’autant que, en pleine nuit, l’heure prévue d’arrivée au blocage, les gens, pris de pitié, vous laissent monter dans leurs voitures. » Rassurée, j’achète. Je ne suis pas la seule, le bus est quasi plein. A 2h30 du matin, comme prévu, il stoppe, dernier d’une immense  file de véhicules à l’arrêt depuis des jours. Je sors ma lampe de poche, chausse mon sac à dos qui pèse le poids des mois de voyage et commence à marcher, pétrie d’illusions: au bout de la file attend un taxi.

Au bout de la file, il n’y a rien. Rien non plus un peu plus loin. Pendant des heures et sur des kilomètres, je marche et j’espère. Il n’y a pas de véhicules sur cette route mais de l’espoir à revendre. La vendeuse des tickets d’abord, puis les grévistes eux-mêmes, les passants remontant l’exode à contre sens pour circuler de village en village, des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes. Tous me disent ce que j’ai envie d’entendre. « A la vueltita », « a la esquinita », « aqui no mas » en agitant la main vers l’avant… « Là-bas au coin je crois bien qu’il y a des taxis  ». Continue ta route. Je ne croiserai qu’une moto et des gamins qui, pour quelques soles, chargent leurs tricycles de tous les bagages et pédalent d’un piquet de grève à l’autre.

Pourquoi bercer les autres d’illusions? Parce qu’ils ne savent pas, que ça n’a pas d’importance, qu’ils ne veulent pas décevoir. Peut-être aussi parce que, honnêtement, y a-t-il autre chose à faire qu’avancer? Ici on ne tergiverse pas, on ne se perd pas en palabres, on force son corps et son esprit pour qu’ils ne fassent plus qu’un avec la réalité. On plie mais on avance. « Seguir adulante » disent-ils.

Les touristes frisent l’hystérie, renoncent en s’amoncelant dans les quelques auberges sur le chemin, ou regorgent de créativité comme ces deux allemands qui viennent d’acquérir deux vélos poussifs. Les péruviens marchent. Ils traînent des cartons et des valises à roulettes au milieu de la campagne verte sous le regard imperturbable des vaches et des paysans bêchant leurs champs. Ils discutent, sortent un appareil pour une photo souvenir de ce marathon forcé aux côtés d’une petite blonde mignonette. Pas de « ça aurait pu être » ou « ça aurait dû être », juste c’est comme ça. Point.

Dans l’après-midi, fourbue, je grimpe sur un tricycle ajoutant mon poids à celui des bagages. Je regarde les jambes frêles du gamin qui pédale. Il bombe le torse. Une femme court vers notre attelage, y dépose son petit de trois ans accablé de sommeil et de chaleur, et grimpe sur un vélo qui file sur l’asphalte. Elle a disparu. Je suis responsable. Je veille sur son enfant. C’est comme ça.

Au bout du chemin, une heure plus tard, elle récupère nonchalamment son enfant,  et se lance dans une dispute avec le « porteur ». Elle n’a aucunement l’intention de s’acquitter d’un dû pour l’enfant et les quelques paquets lancés à la volée. Elle en est déjà à la lutte suivante.

Après des heures, autant de moment d’espoir que de désespoir, des larmes de rage, des rires nerveux, il y a bien un taxi. J’arriverai à l’heure pour l’Inti Raymi et la déception face à ce grand raout sans saveur ni authenticité. J’arriverai même jusqu’à Ollantaytambo et sa fête pleine de charme. J’arriverai en me disant que pour que des paysans habitués aux « c’est comme ça » décident de bloquer les routes pendant des jours, c’est sûrement qu’ils ont perdu l’essentiel: ils ne savent plus vers quoi avancer.

Les Incas valent bien un pèlerinage. Surtout quand il vous en apprend autant sur un pays, sur ses hommes et sur vous-même.