Artisan, partout où mes pieds me portent

¿ Hablas Español ?

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« Entendu » ou « c’est tout ». Pour confirmer que vous avez bien compris l’heure d’un rendez-vous, le plan prévu. Ou pour couper court comme un « emballé, c’est pesé ». Inutile de gamberger.


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Où il est question de vie communautaire, de liberté, de solidarité, d’orgueil et de troubadours modernes.

 

Ils travaillent et vendent, assis dans les rues des villes touristiques, laissant défiler les heures, penchés sur leurs fils, leurs pierres, leur métal et leurs pinces. Une vie de solidarité, de bohème, de solitude aussi. A attendre que la bonne personne, l’acheteur, se penche sur l’une de leur pièce. On passe souvent à côté d’eux sans les voir, pourtant ils sont partout en Amérique du Sud. Ils étendent un tissu sur le sol, exposent leurs bijoux et vous interpellent d’un «enamorate de algo». Troubadours modernes et charmeurs. Gars de la rue, musiciens, embobineurs qui portent la liberté comme ultime valeur. Soit on les ignore, soit on tombe en amour.

 

Le tout premier que j’ai rencontré s’appelait Daniel. Il était bolivien, posté sur les remparts de Sucre, ville blanche et étudiante, capitale administrative aux airs endormis. Daniel est ce qu’on appelle un vendeur de rue. Il expose ses créations sur une « manta » rouge (tissu traditionnel andin). Il est seul sur les hauteurs de la Recoleta, le couvent qui domine la ville, à cette heure et ne me jette même pas un regard. Armé d’une pince, il tort le metal et le martèle. Il crée sans se soucier du reste. Je passe une bague, un bracelet, repose, hésitante. Quand enfin il ancre ses yeux noirs dans les miens, il a déjà gagné. Doux, posé, ouvert. « Choisis, essaie, n’hésite pas. Si quelque chose te plaît il est pour toi. Sinon tu reviendras. Il y aura d’autres pièces, d’autres artisans. » Il ne brade pas, ne supplie pas. Il s’en moque ? Il vient surtout de résumer à lui seul la philosophie de ces jeunes qui refusent de nourrir un système qui ne leur convient pas : vis, saisis ta chance, laisse toi porter. Le destin comme seul maître. La liberté comme credo.

Je passe finalement l’après-midi posée sur les remparts, emportant avec moi trois créations sans les avoir payé « puisque tu reviens demain ». Les heures filent. Quelques clientes s’arrêtent. Un groupe de jeunes filles d’une église américaine passe une grosse commande : elles veulent toutes le même anneau. Trois jours durant elles reviendront et ce ne sera « pas encore prêt ». Ne pas être asservi, faire quand on en a envie, comme on l’a décidé.

Daniel a 28 ans, est diplômé de psychologie, parle anglais, dort chez papa-maman, vit dans la rue, connaît tous les expats de la ville et salue tous les gamins de la place. Un pied dans chaque monde. Fort de son diplôme, il aurait pu travailler dans un centre social mais ne cautionne pas un système corrompu où le politique gère tout. Plutôt que les courbettes, il a choisi la rue et ses aléas. Précaire, instable, pauvre. Il a de quoi manger, faire la fête et voyager en vendant ses pièces. Il ne voudrait pas plus d’attaches. Pour quoi faire ?

En le quittant au bout de trois jours, j’ignorais que je venais de franchir une frontière, d’être adoubée. Partout où je vais ensuite, je croise d’autres artisans, je m’arrête quelques instants. Ils se connaissent tous et prennent des nouvelles les uns des autres par l’intérmédiaire des touristes. C’est d’une communauté  dont il est question : boliviens, argentins, colombiens, péruviens. Beaucoup d’hommes, quelques fiancées au grès du vent, quelques femmes enceintes ou mères de jeunes enfants qui veulent vivre cette vie de bohême tant qu’il est temps. Les filles seules sont argentines ou colombiennes, pays plus ouverts, mœurs plus « légères ».

Lors des festivals ou dans les villes les plus touristiques, ils vendent les uns à côté des autres, se lèvent à 5h du matin pour avoir la meilleure place et attendent parfois jusqu’au soir pour vendre quelque chose. Ils sont orgueilleux et préfèrent que l’on vienne à eux. On joue de la guitare, du charango, de la qena : du folklore forcément. Quand l’un a gagné suffisamment il achète un plat à la mamita et un pour les autres. Le soir c’est la bière ou la chicha qui règlent le rythme. Celui qui vend paie. Le jour suivant ce sera un autre. Ni compétition, ni jalousie mais de l’exigence : d’un coup d’œil ils évaluent la qualité du travail, dénigrent « le plastique », des bijoux « made in China » que vendent certains, et persistent à appeler leur travail « arte ».

 

Ils ont tous le rêve qu’une personne se penche un jour sur leur travail et souffle « j’achète tout ». Certains travaillent pour des étrangers qui ont des boutiques dans leur pays et leur achètent en gros. Le Blanc, à la fois convoité et dénigré. Ils appellent « martiano » ou « martiana » (qui viennent de Mars) ces gringos qui soulèvent un objet sur leur stand et ont une seule question à la bouche « cuanto costa ? » (c’est combien ?).

Le prix avant l’art. Le prix comme échelle de valeur. Que répondre ? Ils vendent des histoires extraordinaires (ce silex je l’ai trouvé en marchant dans le désert, il a des millions d’années), marchandent peu. Si on les juge au prix alors ce sera cher. Réaction d’orgueil. Le soir même ils dépenseront le tout pour boire et faire la fête comme si l’argent leur brûlait les doigts. En avoir trop ce serait vivre pour lui, déjà trahir la cause. Devant les autres, on flambe. Fuir le système. « Beaucoup travaillent du matin au soir et ne gagnent pas la moitié de ce que je peux me faire en une journée », se vante Juan, péruvien. Ils ont trouvé la faille mais brûlent tout. Libres.

En aparté, les choses ne sont pas si simples. Ils envoient de l’argent quand ils peuvent pour le retour à la maison, pour les enfants qu’ils ont parfois, pour les projets d’ouvrir une boutique. Parfois ils ne mangent pas, ont à peine de quoi payer la chambre qu’ils partagent à trois ou quatre, se volent les uns les autres. Ils disent rêver d’une vie posée, d’une boutique à leur nom, d’une femme à leurs côtés, mais la liberté revient les titiller. Ils arment leurs sacs et déguerpissent. Fuite en avant. Soif d’ailleurs. Voyageurs au long-cours. Une vie de troubadours, de fêtes, de légereté. Le destin décidera.

 

 

Autour d’eux il n’est pas rare de voir leurs alter-ego occidentaux, sac à dos Quechua et carte bleue enfouie dans un paquet de linge sale. Des jeunes, partis à l’aventure, qui trouvent là un groupe d’adoption. Petites blondes séduites par l’exotisme et l’interdit. Alter de tous bords qui s’enthousiasment pour un modèle en rupture avec la société de consommation. Les artisans ont leur cour. La liberté fascine. Ils savent que ces touristes repartiront. Même si ils vivent côté à côté pendant des mois, ils ont une sécurité, un billet d’avion, qui sépare les deux mondes à jamais. D’un côté comme de l’autre on observe, on fantasme, on projette.

 

Chaque fois que je me suis arrêté à leurs côtés, j’ai fait de belles rencontres. Confidences fugaces. Etre libre c’est aussi une image à tenir. Des rêves qui s’échappent. Certains qui rentrent dans le rang, d’autres qui ne s’y retrouvent jamais. Un mélange d’euphorie de l’instant et de vague à l’âme. Dans leurs propres sociétés ils sont mis au ban. En Bolivie, Colombie ou au Pérou on rêve encore que son fils soit « médecin » ou « avocat », pas « artisan ». Eux se serrent les coudes, se reconnaissent, accueillent et vous font une place. Parfois ils se tiennent droits et fiers, sûrs de leur choix. Parfois ils s’échappent les yeux dans le vague et laissent défiler leur vie. Ici comme ailleurs pas facile de vouloir échapper au système, de se construire hors mais de construire quand même. Entre ces gars de la rue qui y sont par choix et les voyageurs qui cherchent un autre « moi », les histoires se croisent et se répondent. Perpétuel oscillement entre la solitude devant le miroir et les vents nouveaux qui vous soufflent toujours ailleurs.

 

 

Le tout premier que j’ai rencontré s’appelait Daniel. Lui comme les autres je n’ai pas réussi à le saisir tout entier, me filant sous les doigts et les jugements. Ils ont accompagné ce voyage comme toutes les questions qu’il soulevait. Et m’ont soufflé la plus juste des réponses : « Enamorate ! ».

Ce texte ne pourrait aller sans une chanson entendue parmis ces artisans et à leur image.

El Oso

L’ours

Yo vivía en el bosque muy contento,
caminaba, caminaba sin cesar.
Las mañanas y las tardes eran mias
a las noches me tiraba a descansar.

Je vivais dans la forêt très heureux
Je marchais, je marchais, sans m’arrêter
Les matins et les soirs étaient miens
Et les nuits je m’allongeais pour me reposer

Pero un dia vino el hombre con sus jaulas
me encerro y me llevo a la ciudad.
En el circo me enseñaron las piruetas
y yo asi perdi mi amada libertad.

Mais un jour est venu un homme avec ses cages
Il m’a fait prisonnier et emmené jusqu’à la ville
Au cirque ils m’enseignèrent les pirouettes
Et ainsi je perdis ma liberté tant aimée

Conformate me decia un tigre viejo,
nunca el techo y la comida han de faltar,
sólo exigen que hagamos las piruetas
y a los niños podamos alegrar.

Conforme toi me dit un vieux tigre
Et jamais le gîte et le couvert ne te manqueront
Ils exigent seulement que nous faisions les pirouettes
Y que nous puissions rendre heureux les enfants

Han pasado cuatro años de esta vida,
con el circo recorri el mundo asi
pero nunca pude olvidarme de todo,
de mis bosques, de mis tardes y de mí.

Quatre ans de cette vie sont passés
Avec le cirque j’ai parcouru le monde
Mais jamais je n’ai oublié ma vie passée
Mes bosquets, mes après-midis et moi

En un pueblito alejado
alguien no cerro el candado.
Era una noche sin luna
yo deje la ciudad.

Une fois dans un petit village isolé
Quelqu’un oublia de fermer le cadenas
Et en cette nuit sans lune
Je laissais la ville

Ahora piso yo el suelo de mi bosque,
otra vez el verde de la libertad.
Estoy viejo pero las tardes son mias
vuelvo al bosque, estoy contento de verdad.

Aujourd’hui j’ai sous mes pieds le sol de ma forêt
Et de nouveau le vert de la liberté
Je suis vieux mais les après-midis sont miennes
Je reviens à la forêt et je suis profondément heureux