Au raz de l’Amazone

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Machista :

« macho ». Limpide. Intéressant de souligner que le « macho » chez nous est « machista » en Amérique du Sud. Donc il faut dire « eres machista »: « tu es macho » même si c’est un homme.


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Où il est question d’une nature envoûtante, d’une pirogue qui l’effleure et de Harry, guide, rameur, cuisinier, conteur et chasseur de poissons.

 

« Vamos Lilibet, Vamos ». La voix retentit, forte et puissante, comme un défi à la forêt. Un cri poussé dans les entrailles du Pacaya Samiria, la plus grande Réserve naturelle du Pérou qui borde l’Amazonie, plus de deux millions d’hectares de minuscules canaux, d’eaux placides et de forêts lacustres. Harry, mon guide, règle ses comptes avec les esprits. Ici, au cœur de cette forêt humide que les péruviens appellent « selva », vivent les « fantasmas », des démons qui prennent l’apparence d’un être cher pour vous perdre en chemin et vous voler votre âme. A Lagunas, le village-porte d’entrée de la Réserve, quand la pluie et le vent se lèvent, ce sont les nouveaux-nés qui sont emportés les premiers : les esprits de la forêt les reprennent. Lilibet, la petite fille de Harry a deux mois. « Je conjure les esprits en la rappelant à moi », explique-t-il.

Pour moi, son cri est un rappel aussi: celui qu’il existe bel et bien un monde hors de ces eaux sombres, de ces arbres millénaires, de ces vols de papagayos. Au bout de quelques jours de pirogue, seule avec Harry et la rame qui glisse au fil de l’eau, j’avais presque oublié.

Plus qu’un éco-tours, cette immersion au Pacaya Samiria est une aventure. Un monde du silence qui vous avale tout entier, vous berce de légendes, d’émotions, de rencontres improbables. La plupart des touristes optent pour une visite de quelques jours au départ d’Iquitos, logés dans des écolodges au creux de la jungle et filant sur des canaux en bateau à moteur. Lagunas, au contraire, est une minuscule porte d’entrée. Un village brûlé de soleil où l’on croise des hommes qui remontent les chemins, machette à la main, où les bébés dorment dans des hamacs qui les bercent, où, le soir tombé, on sort quelques tables pour vendre des « juanes » (riz, épices, poulet et olives enveloppés dans une feuille de bananes) à la lueur des bougies. D’ici, les seuls départs se font en pirogue, avec un guide local, par groupes de trois maximum.

Au bout d’un chemin de terre rouge se trouve l’entrée de la Réserve Nationale. C’est là que Harry et moi nous sommes retrouvés. Casquette visée sur la tête, chemisette bleue bien repassée, short kaki, bottes haute en caoutchouc, Harry voyage léger. Au fond de la pirogue, il a entassé un sac de riz, des œufs, des bananes, de la yucca, de l’eau. J’ai suivi ses recommandations : pantalon long, tee-shirt à manches longues, bandana. « Pour le soleil et les moustiques. » Les bottes, il a prévu pour moi. Je m’assoie sur le fond en bois où il a disposé un tapis de sol, « pour plus de confort ». Je cale mon dos contre mon sac. Il pousse la pirogue d’une main ferme. Nous partons pour cinq jours. Cinq jours au raz de l’eau. Cinq jours au rythme de la rame. Cinq jours à dormir sur de simples matelas dans les postes aménagés pour les gardes. Cinq jours à cuisiner au feu de bois. Cinq jours d’histoires. Cinq jours hors du monde.

Harry économise ses mots. Quand il ne rame pas, il écoute, plante son regard et débusque ce que des yeux non aguerris ne peuvent voir. Avec moi, il a aussi une tâche supplémentaire: ne pas laisser mon arachnophobie nous faire chavirer. C’est qu’une pirogue ça vacille comme un rien. Au bout de deux heures de voyage, la première tarentule aquatique croisée, j’ai bondi et Harry s’est retrouvé à écoper. Prudent, il ponctue depuis ses coups de rames de « cuidate senorita » (« attention mademoiselle ») et, si il en voit une, il se tait: Harry est un homme sage.

Si Harry s’exprime peu c’est que sa « selva » parle pour lui. Il nous laisse faire connaissance, elle et moi. 800 espèces d’arbres, 330 d’oiseaux, 250 de poissons, un écosystème spécifique dû à une particularité : le niveau de la Réserve est inférieur à celui de la mer, la forêt vit donc, les pieds dans l’eau, une bonne partie de l’année.

Dès les premiers coups de rame, notre étroit chemin d’eau prend des allures de tunnel. Une cascade d’arbres emmêlés les uns aux autres, de palmiers, de troncs immenses, de lianes nous enveloppent. Au dessus de l’eau le vent secoue des racines sombres entremêlées comme autant de toiles d’araignées. Des branches mortes émergent du courant telles des marionnettes. Et, nous, minuscule coquille de bois, glissons sans relâche.

Les premiers à briser le silence seront les « pichico », petits singes noirs à la bouche blanche qui multiplient les pirouettes. Son voisin, le « mono fraile » a tout fait à l’inverse: fourrure grise et masque noir. Superbement indifférent, le « mono negro », singe noir, remonte sa branche, démarche langoureuse, hanches qui chaloupent. Immobile, presque invisible, un paresseux, grignote son arbre. « Trop loin, le prochain j’essaierai de le faire venir plus prêt ». Harry voit tout, entend tout. Il lui suffit d’une branche qui bruisse pour désigner du doigt ces habitants blottis au creux des branches. « La jungle, c’est comme mon enfant, je l’écoute respirer et je sais quand son souffle change ». Poète aussi.

Et roi des fourneaux. Premier stop, il met le bois à chauffer, sort ses casseroles et mitonne. « J’aime manger alors j’aime cuisiner. ». Pragmatique. Omelette, riz, bananes frites et sucrées. « Tu verras, bientôt je t’attraperai un poisson ». L’après-midi il n’attrape rien, ses yeux si. Un vol de « papagayos » bleus ou rouges qui déploient, toujours par paires, leurs couleurs et stature dans le ciel bleu avant de se poser sur les plus hautes branches. Le martin pêcheur bleu et son petit frère, vert et jaune, qui promènent leurs coiffes ébouriffées au fil de l’eau attendant le poisson qui se laissera prendre. La « garça ushpa », soeur du héron et de la cigogne, perchée sur de longues pattes, qui s’envole dans un grand bruissement d’ailes. Le petit « huanchaco » qui virevolte pour que ne nous échappe aucune de ses sept couleurs. On siffle. « C’est l’oiseau messager. Ça veut dire qu’on va rencontrer un autre canoe ».

Quelques minutes plus tard une pirogue nous fait face, un couple. Les guides s’engagent à donner dix jours par mois pour surveiller le Parc et lutter contre le braconnage. D’ordinaire Harry vient, comme beaucoup, avec sa femme, mais Lilibet est encore trop petite. « Cette fois je fais tout tout seul, mais ça va tu n’es pas lourde ». C’est décidé: j’aime Harry. Lui s’en moque. Le voilà qui pointe le bavard « paucar », noir et jaune électrique, qui construit son nid suspendu aux branches et ne vit qu’en groupe. Et reprend sa pagaie.

On accoste doucement. « Tu peux te baigner ici mais attention il y a de petits poissons qui mordent les pieds ». Pas de douches, le fleuve y pourvoie. Je me laisse glisser dans les eaux sombres et grignoter quelques minutes alors que le soir tombe. Au Pacaya Samiria les soirées sont courtes, les menus varient peu, le confort est sommaire, la moustiquaire de rigueur. Mais tout ça ne compte plus. La selva bruisse de l’autre côté de la cabane en bois et me berce.

Le lendemain, on reprend notre lente avancée sous la chaleur accablante. J’étire mes jambes, adopte la position du yoga, étire, m’allonge, quand soudain retentit le cri rauque d’un vieux fauve enroué. Harry s’anime, accoste. Je le suis dans la forêt. Il lève le doigt sans un mot. Perchée sur les hauteurs, une colonie de « mono rojo », singe rouge, l’un des plus grands ici. Tête tendue, mes yeux attrapent un singe, assis entre deux branches. Tête en bas, il soutient mon regard.  Depuis le sol, son souffle rauque évoque un battement de cœur et fait frémir le mien.

De nouveau sur l’eau, on évite de peu un paiche qui remonte le courant. C’est le des plus gros poisson d’eau douce au monde, un fossile vivant, qui peut faire jusqu’à 200 kilos. Largement de quoi chavirer. La pagaie file et nous emmène sur la Terre des Rios miroirs : d’immenses lagunes dont les eaux sont si noires qu’elles reflètent avec exactitude les arbres qui les entourent. Sur les branches qui émergent, des tortues se dorent au soleil. Telles des ballerines de natation synchronisée, elles plongent dès que la pirogue s’approche. Plus tard nous en démêlons une, accrochée aux filets d’un pêcheur. La demoiselle pose pour la photo avant de s’enfuir d’un coup de griffes rageur.

Harry ne pêche pas, il « chasse » le poisson. Ses yeux de guetteur fouillent les berges. Quand il devine un poisson assoupi, il prend sa lance piquée d’un trident et l’embroche tel un lanceur de javelot. Je fais silence, la « selva » fait silence et Harry multiplie les prises.

La nuit tombe, les lucioles éclairent la berge. Les yeux jaunes du « loro machaco », couleuvre venimeuse, perchée sur une branche, brillent dans le faisceau de la lampe.

Le lendemain, pour le petit déjeuner, Harry me présente un tout petit caïman, rencontré pendant la nuit, me montre son large sourire et le laisse rejoindre ses eaux. Entrée en matière écailleuse pour notre dernier jour « aller ». En effet, on entre au Pacaya Samaria comme on y est venu: il faudra donc deux jours pour rebrousser chemin. Mais Harry a gardé le meilleur pour la fin. Alors que la barque glisse dans la lumière du matin, deux dauphins gris nous escortent. Ils nous accompagnent une heure durant, facétieux, soufflant l’eau profondément chaque fois qu’ils refont surface. Instants suspendus.

Harry accoste et me ramène à la terre. C’est l’histoire des arbres qu’il veut me conter aujourd’hui. Nos bottes s’enfoncent à grands bruits de succion. Un caméléon nous file entre les pattes et deux petits « mancos », comme de gros chats noirs, s’enfuient tels des enfants pris en faute. Harry égrène. Le « lupuna » au tronc gigantesque qu’on escalade. Le « caoba » dont on utilise le bois rouge pour faire des meubles. Le « pone » et ses graines que les enfants collectionnent pour faire des colliers. Il s’arrête: face à nous, l’arbre-chamane, le « Lupuna Colorado », qu’on blesse parfois d’une arme à feu pour faire venir la pluie.

Les heures s’écoulent, j’écoute, à mon tour, le souffle de la « selva ». C’est alors que la voix de Harry s’élève. Lilibet et le monde nous attendent. Il est temps de remonter le courant. Harry emmène avec lui ses poissons séchés. Au retour, on croise, Maxime, un touriste suisse, qui vient pour la troisième fois. Cette fois pour 22 jours, le temps qu’il faut pour traverser la Réserve du Pacaya Samiria de bout en bout au fil de la pagaie. »

Plus d’infos

Pour atteindre Lagunas, prendre une « launcha », service de bateaux, ou un cargo au départ de Iquitos ou Yurimaguas. Comptez environ deux jours.

A Lagunas, agence ACATUPEL (Association Paysanne de Tourisme et Protection de l’Environnement de Lagunas). Une agence de guides locaux. Pirogue de 2 ou 3 touristes, les embarcations à moteurs sont interdites. 100 soles par jour, soit 25 euros, entrée du Parc inclus.

Jusqu’à 34°C en saison sèche, de mai à octobre. Saison des pluies de décembre à mars.