Les Hommes de la Baie, Pêcheurs, Tagonga

¿ Hablas Español ?

"Mamita!" "Papito!" :

le premier est usité par les vendeuses des marchés pour vous faire les yeux doux rétablissant ainsi l’égalité: tout le monde, quelque soit l’âge ou le statut social, est « mamita » . Vous pouvez l’employer vous aussi comme dans « por favor mamita » si c’est votre tour de demander une faveur.

« Papito », lui, est moins usité pour la simple et bonne raison que, dans les rues derrière leurs marmites, il y a majoritairement des femmes. « Papito » fait partie du langage amoureux, un « mon chéri » local.

 


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Où il est question d’une plage cachée, de filets poissonneux et de dominos qui claquent.

 

« Somos los ultimos », « Nous sommes les derniers ». Pour les trouver il faut laisser derrière soi le village baba cool de Tagonga, sa baie brûlée de soleil, ses hôtels et restaurants bien rangés, et même la petite plage et ses paillotes en bois où les touristes goûtent aux eaux cristallines. Il faut sortir des sentiers battus, remonter les criques à pied le long des falaises. Et, là, au bord d’une plage de galets que lèche la mer, ils attendent.

Chaque jour, dix heures durant, dix hommes de tous âges, viennent traquer ici le thon et les gros poissons de la baie. Au petit matin ils sortent leurs pirogues et posent leurs filets. Toutes les heures l’un d’entre eux entre dans l’eau. Armé d’un masque et d’un tuba, il surveille le piège. Les heures coulent. Les hommes se relaient. Quand un banc de poisson se laisse prendre, le pêcheur-vigie agite les bras et crie en direction des autres. Cigarette au bec, ses compagnons se jettent à l’eau pour remonter les filets le plus vite possible.

 

Contre la montre, jeu du chat et de la souris, plusieurs fois par jour, les bras tirent mètre après mètre et remontent les prises sur la berge qui s’entassent au fond d’une pirogue avant de rejoindre, le soir venu, le port de Santa Marta. Dix hommes, des filets, de la patience… Rituel immuable.

Celui qui verrait dans ces moments d’agitation qui précèdent la prise l’apothéose de cette scène aurait tort. Plus que les filets et leurs poissons, le roi de ce bout du monde c’est le domino. Ses claquements rythment les rebondissements du jour.

Le domino doit claquer vif et fort. La percussion fait partie du bluff. Les coups s’enchaînent, le rythme s’accélère… « Clac, clac, clac » comme un hommage aux esclaves africains qui sont venus peupler cette partie du globe. C’est un concert de dominos, ponctué de hochements de tête, ricanement et sourires triomphants.

Ils sont quatre, le jeu caché dans leurs mains, autour d’une caisse de bois. Tous autour regardent, commentent, s’animent. Celui qui a gagné la partie précédente porte un petit corail blanc accroché à l’oreille qu’il garde jalousement. Autour de cette caisse de bois et de ses dominos, se jouent rivalités, jalousies, alliances.

Les mains se mélangent, noires et ridées, jeunes et claires : métisses comme toute la Colombie. Les rires fusent. Les poitrines se gonflent. Les pêcheurs de Tagonga font corps autour de leurs filets mais s’affrontent tels des coqs pour un minuscule rectangle de plastique.

Le café remplit le vide, les heures défilent. Quand un touriste se perd, ils l’accueillent, lui prêtent un masque et un tuba, lui font une place et ne le laisse pas partir sans quelques poissons embrochés sur une tige de bois en guise de souvenir.

Au bord de cette crique, le monde et ses dehors semblent ne pas avoir prise. Alors ils vous montrent ce que remontent leurs filets. Une réalité aussi dure et calleuse que la paume de leurs mains. De plus en plus d’ordures et de plastique qui dégringolent des pentes des falaises jusqu’à la mer. De moins en moins de poissons. Ils ne gagnent presque rien, n’échangeraient pas leur place, mais jettent sur ceux qui polluent un regard résigné. « Ici les gens ont d’autres préoccupations. Il ne voit plus que le paysage est beau, que la mer donne à manger. Ils veulent l’électricité, Internet, le monde moderne. Le reste, ils s’en moquent. Et je les comprends. Nous sommes les derniers à aimer vivre ainsi », confie Manuelo, le Roi des lieux et détenteur depuis une semaine du petit corail blanc, trophée désuet qui ne quitte pas son oreille.

 

La nuit tombée, les Hommes de la Baie rejoignent dans la pénombre la côte, son port et les lumières de la ville, prêts à se mêler pour quelques heures à la folie du monde