« A vos ordres », la campagne aux Caraïbes, Ovajas.

¿ Hablas Español ?

Listo :

« Entendu » ou « c’est tout ». Pour confirmer que vous avez bien compris l’heure d’un rendez-vous, le plan prévu. Ou pour couper court comme un « emballé, c’est pesé ». Inutile de gamberger.


Lire d'autres expressions »

Où il est question de colombiens qui ne savent plus comment vous faire plaisir, de chaises à bascule et du cochon Pépita.

 

En Colombie, tout commence forcément par un « a la orden » qui résonne à vos oreilles. « A la orden » comme « à vos ordres » ou « pour vous servir »:  un garde-à-vous souriant qui vous accueille au seuil d’une boutique, dans les étals d’un marché, le pied posé sur la première marche du bus… S’en suit des « mi reyna », « mi amor », « mi vida ». Ici, tout le monde est roi ou reine. Partout. Et surtout dans le petit village de Ovajas, à deux heures dans les terres sur la Côte Caraïbéenne.

 

Ovajas est un minuscule village assoupi, inconnu des guides et des cartes, qui compte davantage de chaises à bascule que d’habitants. C’est le bouche à oreille qui m’a soufflé jusqu’ici. Un ami qui dit à un autre que justement dans le coin où je suis se tient un festival génial dans quelques jours. La question posée à la ronde « vous avez entendu parler d’un festival? Vous savez où c’est? ». Regards dubitatifs. Ultime ricochet dans la file des jeeps bâchées qui servent de taxi collectif : enfin, un chauffeur voit de quoi il est question. C’est un festival de « gaïta » et danses folkloriques, l’un des plus importants de la région.

« Gaïta », le nom résonne comme une invitation au voyage. Il m’explique, « la gaïta est l’instrument phare de la musique folklorique colombienne du nord, une grande flûte en bois qui descend jusqu’aux genoux et dans laquelle on souffle à l’aide de ce qui ressemble à une paille blanche. Elle est accompagnée de caisses de percussion qu’on appelle « tambours allegre ». » « Justement Mademoiselle, j’y passe, je vous descends? » Voilà comment je suis arrivée sur la place du village d’Ovajas, écrasée par la chaleur de la mi-journée.

Mon sac est à mes côtés, je m’appuie sur un parapet. Et tout s’accélère. Une reine sur un parapet, pensez-vous… Surgie de son petit kiosque, une mamie me relève manu militari pour m’asseoir sur une vraie chaise, avec de vrais accoudoirs. Elle apporte une bouteille d’eau fraîche qu’elle refuse de me laisser payer. Et m’ordonne une seule chose « repose toi ». Demain le village sera noir de monde. On attend même une gloire de la variété locale, Peter Manjarres, représentant de la nouvelle vague de Vallenatos, la musique reine des Caraïbes. Demain, à exactement 3h30 du matin il montera sur scène face à une foule survoltée qui s’arrosera d’eau et de bière et fera tourner au dessus des têtes foulards blancs et sombreros. Demain Ovajas perdra la tête. Mais, pour l’heure, il n’y a que cette mamie et moi.

Quand j’amorce un mouvement pour retrouver mon sac et partir en quête d’un logement, elle m’arrête. « Je viens d’envoyer mon fils vous chercher quelque chose de bien commode, vraiment non ne bougez pas. » Je suis son invitée, sa reine du jour. Si elle le pouvait, sans doute aurait elle aussi offert de m’éventer. Je suis étrangère, seule, donc forcément perdue. Elle me sert. « A la orden ». Et on ne discute pas.

Une heure plus tard, je n’ai toujours pas bougé. Elle me l’interdit. Son fils est passé deux fois. Tout est complet, mais, promis, elle va trouver. A ses ordres, j’attends. Enfin, il revient tout sourire. Evidemment, il porte mon sac et nous nous enfonçons dans les ruelles pavées. Façades blanches, maisons ouvertes aux quatre vents, carrelages antiques d’azulejos, hamacs qui pendent dans le patio. Le temps s’est arrêté. Une salle d’attente médicale aux portes battantes s’ouvre sur une dizaine de chaises à bascules, toutes vides. Vent chaud, silence, ombres: l’éloge de la lenteur.

 

Derrière une grille en fer rouillée et un petit jardin m’attend mon refuge : la maison de Silvia et Adolfo, un couple âgé, qui loue une chambre pour la durée du festival. Le crucifix au dessus du lit, la Vierge en face, la poussière accumulée autour de vieux pots de médicaments, la chaise à bascule trouée, il ne manque rien. Ce soir je dormirai dans leur lit. On ne discute pas alors je remercie.

En fin d’après-midi Ovajas sort de sa torpeur, les marchands affluent, les groupes aussi et le village grossit aussi vite qu’un coeur au bord de l’explosion. Silvia et Adolfo ont le temps de me montrer les cabinets au fond du jardin: une grande salle carrelée, des toilettes, un bidon en plastique comme réservoir, un petit seau pour s’asperger. Ils me confient leurs clés et me poussent dehors. « Sors t’amuser et rentre tard ».

La minuscule place d’Ovajas s’est remplie de vendeurs de glaces, de tricycles et leurs fours à pizza, de jeux, de babioles à acheter, d’échoppes improvisées où coule la bière et d’un nombre incroyable de moins de 20 ans dont une bonne proportion de filles aux ventres arrondis.

Au milieu de cette cohue, ma mamie m’attend et veille. Chaque fois que je reviens vers son kiosque elle chasse un importun pour me rendre ma chaise. Que Ovajas se soit rempli de quelques milliers de festivaliers n’y change rien, je suis toujours sa reine.

Pendant des heures la gaïta résonne. Plus de cinquante groupes s’affrontent sur scène pour remporter le concours de danse folklorique. La bière qui coule à flots rend les tambours de plus en plus « allegre ». Tout perd proportion. Le king du Vallenatos annoncé à 22h se présente dans l’arène à 3h30 du matin. La foule est hystérique, les corps en sueur, les danseurs collés-serrés. Je n’y comprends rien, j’aime.

Vers 5h je retrouve le chemin de chez Silvia et Adolfo. Je me pensais au bout de mes surprises. C’était sans compter sur la présence d’une autre reine. A pas prudents je gagne les cabinets de toilette, mes yeux tâtonnent dans la pénombre et ma bouche pousse un cri qui perce l’aube. Là, paresseusement allongée sur le carrelage telle Cléopâtre sur sa couche, Pépita, le cochon de la famille. Je cris, elle grogne et, dans la foulée, réveille le chien, la perdrix, la poule, Silvia et Adolfo. C’est eux qui me présentent. En l’absence de lieu plus approprié, Pépita a fait des cabinets son royaume et ça ne gêne personne. Un peu plus et je me ferai houspiller. Je vais me coucher.

Le lendemain, trônant sur ma chaise en plastique, au milieu des vapeurs du festival qui se dissipent, je suis comme Cendrillon et sa citrouille. J’ai vécu une nuit irréelle au coeur de la chaleur caribéenne, voyagé bien plus loin que le bouche à oreille ne me l’avait laissé espéré et fait volé la vedette par Pépita. Je tourne la tête ma mamie me sourit, fidèle au kiosque.  Ma bonne fée continue de veiller, « a la orden ». La Colombie m’a prise sous son aile.