Un pays et deux bouts de ficelle

¿ Hablas Español ?

Listo :

« Entendu » ou « c’est tout ». Pour confirmer que vous avez bien compris l’heure d’un rendez-vous, le plan prévu. Ou pour couper court comme un « emballé, c’est pesé ». Inutile de gamberger.


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Où il est question d’un coup de cœur immodéré pour un pays et ses habitants qui avancent quelque soit le moyen.

 

« La Bolivie c’est la vraie Amérique latine. » Le jugement émanait d’Emma, 37 ans, italienne, amoureuse des routes et des voyages, croisée au pied des Lagunes après quatre jours hors du monde à travers le Salar d’Uyuni et les déserts qui lui succèdent. Nous attendions le bus qui nous amènerait de la Bolivie au Chili : retour à la civilisation.

La Bolivie c’est l’Amérique latine telle qu’on se la représente : brouillonne, chaotique, dure, créative, loin de nos repères et qui parle si bien à nos imaginaires. La Bolivie, plus pauvre, plus authentique, plus pudique que ses voisins n’en est qu’aux frémissements de la modernité. Le bouillonnement culturel, intellectuel, politique fort n’empêche pas un certain immobilisme dans la manière de vivre. La Bolivie est un pays aux traditions ancrées. La Bolivie c’est les Andes. Une carte postale un peu jaunie.

Des plateaux soufflés par le vent, un climat rugueux, des visages anguleux, ridés, fermés qui, soudain, découvrent des sourires sans dents, des tresses paysannes, des jupons portés sur des bas de laine, des marchés bruyants et sales, des expériences culinaires risquées, des combis encombrés, des coups de klaxons frénétiques, des enfants le visage barbouillé de poussière et les yeux noirs qui brillent, des bus qui crèvent et qu’on finit toujours par réparer, des nuits glacées, des lèvres gercées de soleil, des hommes et des enfants qui cirent les chaussures cagoulés.

 

La Bolivie bouscule

Sur les hauteurs d’El Alto, le marché le plus haut de la capitale la plus haute du monde, La Paz, on domine un labyrinthe d’immeubles clinquants tapis quelques 400 mètres plus bas et de maisonnettes de parpaings et tôles arrimées à la roche. Principe de la société bolivienne : l’entonnoir. Les pauvres en haut, sous le vent glacial et les pentes qui s’effritent. Les riches en bas, sous des cieux plus cléments avec de petits jardinets autour de leurs propriétés. Les pauvres nombreux, les riches minoritaires. La géographie de La Paz parle d’elle-même. Les tensions sont palpables.

 

Certains voyageurs se sentent mal à l’aise face à ces mémés édentées qui quêtent un peu de monnaie et ces gamins sales qui cherchent n’importe quel petit boulot. Les boliviens, visages serrés, jaugent et jugent. J’ai eu la réaction inverse : un coup de cœur énorme. Car le pays, même si c’est au moyen de deux bouts de ficelles, avance. On répare, on solutionne, on sourit. On vous serre rarement dans les bras ni vous roucoule des mots sucrés, il y a une pudeur chez les boliviens qui relève plus du respect et de l’honnêteté que de la froideur. Une distance qui n’a rien de « latine » si on s’en tient aux clichés.

 

Un soir, dans le froid mordant de Sucre, la cité blanche, capitale administrative endormie, je hèle un taxi. Il m’annonce le prix de la course : 5 bolivianos (50 centimes d’euros), j’acquiesce. Ce n’est qu’en route qu’il me demande si j’ai de la monnaie, il n’en a pas. Je secoue la tête et lui laisse le choix : 2,70 en piécettes ou un billet de 10 si un commerçant accepte le change. Il prend les 2,70 en me disant « merci » et conclue sans appel « no importa ». « Ce n’est pas grave ». Aujourd’hui c’est ainsi, demain peut-être… Deux bouts de ficelle et 2,70 bolivianos m’ont mené jusqu’à l’hôtel, n’en parlons plus.

 

Plus que dure ou âpre la Bolivie est désarmante. Inégale, injuste, violente, sublime dans ces paysages du bout du monde et ces hommes résolus. Frustrante car on l’effleure à peine. Insoumise. Singulière. Belle.

La Bolivie c’est les Andes telle qu’on se les imagine, les visages burinés, les paysages sculptés. Et l’exception : Santa Cruz, la moderne ou Tarija et ses vignobles qui aspirent à tout bousculer. La Bolivie qui avance et pousse c’est là-bas qu’on la trouve : minoritaire et ambitieuse. Les touristes y vont peu. Emma a dû y passer se disant que ce n’était pas assez dépaysant. C’est pourtant une Bolivie privilégiée qui fait de plus en plus d’envieux. En 2005 les Boliviens ont élu Evo Morales président : pour la première fois un indien aymara au pouvoir. Depuis les ponchos rouges ne font plus seulement partis du folklore mais sont ceux d’une milice pour l’intégrité du territoire. Et la Bolivie dorée de Santa Cruz est accusée de vouloir faire sécession emportant avec elle les richesses déjà si mal réparties. La révolte gronde.

La Bolivie, même si elle enchante les touristes par son authenticité, en a sans doute assez de ses deux bouts de ficelle.